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St Paul résistant à St Pierre: L’interprétation alternative de St Jean Chrysostome

Ceci est un extrait du chapitre II du commentaire de Galates par St Jean Chrysostome, traduction sous la direction de M. Jeannin, Bar-le-Duc, L. Guérin & Cie, éditeurs, 1864, Tome X.

Mosaïque du IXe siècle, Sainte-Sophie, Instanbul; domaine public, wikimedia commons

Puis, après avoir ainsi prouvé que lui et les apôtres étaient d’accord et avaient les mêmes vues, il se trouve amené forcément à parler de la discussion qu’il eut avec Pierre dans Antioche, et dit: « Quand Pierre vint à Antioche, je lui résistai en face parce qu’il était répréhensible: Car, avant que quelques-uns qui venaient d’avec Jacques fussent arrivés, il mangeait avec les gentils : mais après leur arrivée, il se retira et se sépara d’avec les gentils, ayant peur de blesser les circoncis ».

Beaucoup, après une lecture superficielle de ce passage des Ecritures, croient que Paul accuse Pierre de dissimulation : mais cela n’est pas , non cela n’est pas ! Loin de vous une telle pensée ! Nous allons voir que la conduite que Pierre et Paul tinrent alors, cache une singulière habileté, et qu’ils agissaient ainsi pour le profit de ceux qui les écoutaient. Et d’abord il faut parler de la franchise de Pierre et de son esprit primesautier qui l’entraînait toujours à se prononcer avant les autres. C’est à cela qu’il dut son surnom, et à sa foi inflexible, inébranlable. Un jour qu’une question commune était adressée à tous les apôtres, il s’écria avant les autres « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant». (Matth. XVI, 16.) C’est alors que les clefs du ciel lui furent confiées. Et sur la montagne il fut le seul qu’on vit prendre la parole, et lorsque Jésus parlait de la croix, c’est lui qui, pendant que les autres se taisaient, dit au Sauveur : « Ayez pitié de vous-même ». (Matth. XVI , 22.) Si ces paroles n’annonçaient pas beaucoup de jugement, elles témoignaient du moins d’une vive affection. En toute circonstance nous le voyons montrer plus d’ardeur que les autres, et courir avant eux au danger. Quand le Seigneur se montra sur le bord de la mer, il laissa les autres tirer la barque et ne put se résoudre à -rester avec eux. Puis, après la résurrection, au milieu des cris de fureur des Juifs qui voulaient les mettre en pièces, il s’avança le premier, ne craignit pas de prendre la parole et dit : Le crucifié a été enlevé de ce monde et il est dans les cieux. Autre chose est d’ouvrir une porte fermée et de commencer une entreprise, autre chose de se déclarer après coup. Comment accuser de dissimulation celui qui au péril de sa vie avait bravé le ressentiment d’une foule si nombreuse ? Cet homme qui, fouetté et jeté dans les fers, ne perdit rien de la fierté de son langage, et cela au début de sa carrière, au milieu même de Jérusalem, où le danger était si grand, comment aurait-il pu longtemps après, lorsqu’il était à Antioche où il ne courait aucun danger, et où sa réputation s’était si bien établie, appuyée qu’elle était sur le témoignage de ses actions, comment aurait-il pu craindre des Juifs devenus chrétiens? Lui qui au début, dans Jérusalem même, n’avait pas eu peur des Juifs, comment aurait-il pu si longtemps après , alors qu’il était eu pays étranger, craindre ceux d’entre eux qui s’étaient convertis ? Ce n’est donc pas un acte d’accusation que Paul dresse contre Pierre, mais son langage lui est inspiré par la même pensée qui lui avait déjà fait écrire : « Quant à ceux qui paraissaient les plus considérables, je ne m’arrête pas à ce qu’ils ont été autrefois ». Mais, pour ne point rester plus longtemps dans le douté à ce sujet, il est nécessaire de faire connaître la cause du débat.

Dans Jérusalem même, les apôtres, comme je l’ai dit plus haut, toléraient la circoncision, car il n’était pas possible d’arracher brusquement les Juifs du joug de la loi. Mais, lorsqu’ils entrèrent à Antioche, ils n’observèrent plus de semblables pratiques, et vécurent au contraire sans distinction aucune avec les gentils devenus fidèles : ce que Pierre aussi faisait alors. Mais quand vinrent de Jérusalem ceux qui l’avaient vu prêcher chez eux , dans le sens de la circoncision, Pierre cessa de se mêler aux gentils, parce qu’il craignait de les effrayer, et il se sépara de ses compagnons. Il avait deux choses en vue; c’était de ne pas scandaliser les Juifs convertis, et de fournir à Paul un prétexte plausible pour l’en blâmer. Si en effet, après avoir, dans Jérusalem, prêché l’Evangile de la circoncision , il avait changé de doctrine quand il était à Antioche, les Juifs convertis auraient pensé qu’il agissait, ainsi par crainte de Paul, et ses disciples l’auraient méprisé pour sa versatilité, ce qui n’aurait pas été un mince scandale. Cependant Paul, qui savait fort bien à quoi s’en tenir, n’aurait pas eu de pareils soupçons sur son compte, en le voyant revenir sur ce qu’il avait fait, car il connaissait les intentions de Pierre. Aussi Paul adresse-t-il des reproches à Pierre, qui les supporte patiemment, afin que ses disciples soient plus prompts à suivre son changement en voyant leur maître subir ces reproches sans répondre. Sans un événement de ce genre, les recommandations de Paul n’auraient pas eu beaucoup de résultats, tandis qu’en profitant de l’occasion pour éclater en critiques très-vives, il intimidait davantage les disciples de Pierre. Si d’un autre côté Pierre avait répondu, on lui aurait reproché, et à bon droit, d’arrêter le développement de I’Evangile, tandis que dans la circonstance présente, les reproches de l’un et le silence de l’autre faisaient une profonde impression sur les Juifs convertis. Voilà pourquoi Paul se montre si acerbe à l’égard de Pierre.

Voyez quelle précision dans son langage, et comme il donne à comprendre aux hommes intelligents qu’il parla de la sorte, non par esprit de lutte, mais par une politique prudente. « Lorsque Pierre vint à Antioche », dit-il, « je lui résistai en face, parce qu’il était répréhensible ». Il ne dit pas que c’était là son opinion, mais que c’était celle des autres. Si pour sa part il l’avait trouvé répréhensible, il n’aurait pas manqué de le dire nettement. Quand il dit : « Je lui résistai en face », ce n’est là qu’une figure. Car si t’eût été une lutte véritable, ils ne l’auraient pas engagée devant leurs disciples, qui en auraient été singulièrement scandalisés. Mais cette fois une lutte apparente et publique devait amener de bons résultats. Et de même que Pierre avait cédé aux Juifs convertis, quand il était à Jérusalem, de même ceux-ci devaient céder à leur tour maintenant qu’ils étaient à Antioche. En quoi Pierre était-il donc répréhensible? « Car, avant que quelques-uns qui venaient d’avec Jacques fussent arrivés, il mangeait avec les gentils; mais après leur arrivée il se retira et se sépara d’avec les gentils, ayant peur de blesser les circoncis ». Il ne redoutait pas le danger, car lui, qui n’en n’avait pas eu peur au commencement, devait le redouter beaucoup moins encore à cette époque, mais il craignait de voir ses disciples renoncer au christianisme. C’est aussi ce que Paul lui-même dit aux Galates : «Je crains pour vous que je n’aie pris une peine inutile » (Gal. IV, 11); et ailleurs : « Mais j’appréhende qu’ainsi que le serpent séduisit Eve par ses artifices, vos esprits aussi « ne se corrompent ». (II Cor. XI, 3.) La crainte de la mort n’était rien pour eux, mais ce qui troublait surtout leur âme, c’était la crainte de perdre leurs disciples.

« De sorte que Barnabé même se laissa aller, lui aussi, à user de cette dissimulation ». Ne vous étonnez pas s’il appelle cela de la dissimulation; il ne veut pas, comme je l’ai déjà dit, dévoiler le fond de sa pensée, afin de redresser les Juifs convertis. Comme ils étaient encore singulièrement attachés à la loi , il traite de dissimulation la conduite de Pierre, et lui en fait de vifs reproches, afin de briser complètement les liens qui les maintenaient sous le joug de la loi. Pierre entend cela et feint de se trouver en faute, pour que les reproches qu’il s’attire servent à redresser les autres. Si Paul avait adressé ses réprimandes aux Juifs convertis, ils en auraient été indignés et en auraient fait fi; car ils ne le tenaient pas en très-grande estime. Tandis qu’en voyant leur maître garder le silence devant les reproches de Paul, ils n’étaient plus en droit de résister aux injonctions de cet apôtre et de les dédaigner.

« Mais quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit, suivant la vérité de l’Evangile»… Que cette expression ne vous trouble pas non plus: il ne dit pas cela pour condamner Pierre, mais s’il se servait d’une expression aussi énergique, c’est que cela était utile, et que, ceux qui l’écoutaient devaient faire leur profit des reproches adressés à Pierre, et en prendre occasion pour devenir meilleurs… « Je dis à Pierre devant tous ». Voyez-vous quelle leçon pour les autres ? Il prononce ces mots : « Devant tous.», afin d’effrayer ceux qui l’entendent. Qu’as-tu à répondre, dis-moi ? « Si toi, qui es Juif, tu vis à la façon des gentils, et non à la façon des Juifs, de quel droit obliges-tu les gentils à judaïser? » Et cependant ce n’étaient pas les gentils qui s’étaient réunis avec lui, mais les Juifs. Pourquoi donc, ô Paul, reprocher ce qui n’est pas arrivé? pourquoi ne pas parler des Juifs qui usaient de dissimulation , mais des gentils? pourquoi vous en prendre au seul Pierre, quoique les autres eussent imité sa dissimulation? Voyons ce qu’il lui reproche : « Si toi, qui es Juif, tu vis à la façon des gentils, et non à la façon des Juifs, de quel droit forces-tu les gentils à judaïser? » Et cependant Pierre se retirait, tout seul et sans entraîner avec lui les gentils convertis. Où Paul veut-il donc en venir? A empêcher qu’on ne soupçonne le but de ses reproches. S’il avait dit : Tu as tort d’observer la loi, les Juifs convertis l’auraient blâmé et auraient trouvé qu’il parlait avec arrogance à leur maître. Mais s’il se plaint de Pierre, c’est pour défendre et justifier ses propres disciples, je parle des gentils, et c’est par ce moyen qu’il fait accepter ses paroles. Et ce n’est pas seulement par ce moyen, mais encore, c’est en écartant le reproche de tous les disciples, Juifs ou gentils , pour le reporter tout entier sur Pierre. « Toi », dit-il, « qui es Juif, tu. vis à la manière des gentils, et non à la manière des Juifs ». N’est-ce pas à peu près comme s’il disait franchement : Imitez votre maître, puisqu’il vit à la manière des gentils, tout Juif qu’il est? Il se garde bien toutefois de parler ainsi : car les disciples Juifs auraient rejeté ses paroles ; mais, en feignant de reprocher à Pierre sa conduite à l’égard des gentils, il dévoile la vraie pensée de cet apôtre. D’un autre côté s’il avait dit : Pourquoi contrains-tu les Juifs à judaïser ? son insistance aurait déplu. Tandis qu’en paraissant se préoccuper seulement des gentils et non des Juifs, il amène ceux-ci à de meilleurs sentiments. Car le meilleur moyen de faire accepter la critique, c’est d’en écarter ce qui peut indisposer celui à qui elle s’adresse. Les gentils ne pouvaient faire un crime à Paul de son intervention en faveur des disciples Juifs. Pierre fit réussir entièrement cette combinaison par son silence et par sa résignation à accepter le reproche de dissimulation , ce qui lui permettait de cacher aux Juifs la vraie dissimulation dont il était convenu avec Paul.

D’abord Paul ne s’adresse qu’à la personne de Pierre : « Si toi qui es Juif… » — plus loin il donne plus de latitude à sa parole, se met lui-même en cause et s’exprime ainsi : « Nous qui sommes Juifs par notre naissance, et non du nombre des gentils qui sont des pécheurs ». Ces paroles sont une exhortation à laquelle l’apôtre a ajouté un mot de blâme par ménagement pour les Juifs.

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