Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer

Gänswein, la demi-défense

Ceci est une traduction de la revue de Pedro Gabriel, Gänswein, the halved defense, du 18 janvier 2023, pour WherePeterIs & TheCityAndTheWorld. Les citations directes de Gänswein sont aussi traduites de l’article en anglais.

Voir aussi: François, pape universellement accepté

Image: Vatican Media

Pendant des années, Joseph Ratzinger a été l’épicentre d’un tsunami de « fake news ».

Même en tant que Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, il avait été injustement étiqueté de « Panzer cardinal » ou du « Rottweiler de Dieu » pour sa défense de l’enseignement orthodoxe Catholique. Les choses n’ont fait qu’empirer après son élection comme Pape Benoît XVI, et elles ne se sont pas beaucoup améliorées après sa résignation. Où Ratzinger est allé, les polémiques s’en sont suivies. La plupart du temps, ça n’était pas justifié et contraire à ses intentions.

Un livre en sa défense se faisait donc attendre depuis longtemps.

C’est ce que son secrétaire personnel, ami, et confident Archevêque Georg Gänswein dit avoir essayé de faire dans son récent livre Nient’altro che la verità (Italien pour “Rien d’autre que la Vérité.”)

Qu’il ait réussi dans cet objectif est discutable. Il est encore plus discutable quant à savoir si les aspects positifs de ce livre dépassent les dommages qu’il causera inévitablement.

Le livre a été annoncé quelques jours après la mort de Benoît XVI, alors que son corps était encore exposé. Le lancement du livre en Italie s’est fait le 12 Janvier, à peine une semaine après son enterrement.

Depuis son annonce, les médias ont présenté le livre comme révélant des « tensions » entre Benoît et son successeur. Il est probable que ce livre soit reçu par les critiques de François comme une approbation de leur narratif. A la suite de la résignation de Benoît il y a près d’une décennie, les critiques du pape ont poussé un nombre incalculable de controverses artificielles pour dépeindre le Pape émérite comme un antagoniste interne semi-caché du pontificat de François.

Dans un retournement ironique de la situation, le livre de Gänswein a en réalité écarté beaucoup de ces anciennes controverses.

Bien que le discours de résignation de Benoît XVI cite la dégradation de sa santé comme raison de sa retraite volontaire, les théories de conspiration ont abondé. Certains commentateurs ont avancé l’idée que Benoît XVI avait été forcé de démissionner à cause d’une « mafia gay » ou à cause du scandale des Vatileaks, par exemple. Dans le chapitre 7 de Rien d’autre que la Vérité, Gänswein explique que Benoît avait effectivement décidé de prendre sa démission pour des raisons de santé, en prenant en considération son incapacité à voyager à l’approche de la Journée Mondiale de la Jeunesse au Brésil, en 2013.

De plus, certains affirmaient que la démission de Benoît XVI était invalide à cause de la manière dans laquelle elle était formulée, faisant une distinction entre les mots Latin munus et ministerium. Mais Gänswein détaille le processus de rédaction qui a mené à la formulation de la résignation. Il décrit les limites des rédacteurs – à cause de la haute confidentialité du projet, impliquant peu de gens – et le zèle pour réaliser un texte canoniquement valide.

L’archevêque clarifie aussi que le Pape émérite a continué à porter l’habit blanc pour des raisons pragmatiques; pour éviter un renouvellement complet de sa garde-robe, pas – tel que certains l’ont prétendu – comme un signe qu’il n’avait pas véritablement pris sa démission.

Il y avait aussi des allégations selon lesquelles Benoît était un prisonnier au Vatican, et l’idée que François l’avait effectivement « mis sous silence » pour l’empêcher d’exprimer ses opinions contraires. Gänswein explique que Benoît avait volontairement adopté un style de vie monastique, et que le Pape François avait même voulu qu’il « voie plus de gens, qu’il sorte, qu’il participe dans la vie de l’Eglise ».

De plus, Gänswein démystifie le contenu d’un message envoyé par Benoît afin d’être lu aux funérailles par le Cardinal Meisner – l’un des cardinaux liés aux dubia – et qui fut interprété comme une critique dissimulée contre le Pape François.

Enfin, et avec grande importance, Gänswein rappelle l’épisode de la prétendue co-écriture, avec le Cardinal Sarah, d’un livre sur le célibat ecclésiastique dont l’intention aurait été d’interférer avec les décisions du Pape François à la suite du Synode de 2019 sur l’Amazonie. Comme cela fut noté dans une déclaration officielle à l’époque – et contrairement à ce qu’insistent les critiques de François – Benoît n’a jamais voulu être co-auteur de ce livre et encore moins entraver le travail du synode. Ses contributions au livre de Sarah étaient basées sur un malentendu.

Selon le témoignage de Gänswein, Benoît avait essayé de se distancer du scandale, tout en évitant davantage d’embarras pour son ami le Cardinal Sarah. Ces efforts, cependant, furent contrariés par les réactions et déclarations inappropriées et intempestives du cardinal lors de la controverse. Par exemple, le Cardinal Sarah avait écrit une série de tweets enflammés, et révélé une correspondance privée entre Benoît et lui sur les réseaux sociaux sans autorisation. Un nouveau détail révélé par Gänswein est que Sarah avait tenté de convaincre Benoît de signer un communiqué de presse pré-écrit soutenant la version du cardinal.

A travers chacune de ces controverses publiques, les détracteurs de François ont promu des conjectures infondées et négligé les alternatives raisonnables avancées par les apologistes pro-François. Maintenant, toutes ces théories ont été réfutées de façon décisive dans le nouveau livre de Gänswein.

Néanmoins, il est très improbable que ces critiques se rétractent et réévaluent leurs positions, parce que Gänswein a lui aussi ajouté de l’huile sur le feu.

Et c’est sur cela que les gens vont se focaliser.

Soyons clair: il ne serait pas raisonnable d’espérer que Benoît XVI s’accorde entièrement avec chacune des décisions que François a pris en tant que pape. Ils sont des personnes différentes avec des styles différents et des préoccupations différentes. C’était aussi le cas de Benoît et de son prédécesseur. Par exemple, Gänswein décrit comment Ratzinger, comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, avait exprimé une « dissonance » et « perplexité » au sujet de la participation du Pape Jean-Paul II aux réunions d’Assise en 1986. Cependant peu auraient affirmé que Benoît était infidèle à son prédécesseur sur cette base.

Cependant, la couverture médiatique du livre de Gänswein a mis l’accent précisément sur les supposées « tensions » entre Benoît et François. Etant quelqu’un qui a assisté de près à la plupart des controverses impliquant Benoît XVI, Mgr Gänswein aurait dû savoir ce qui allait se passer en sortant le livre.

Compliquant la situation davantage, le livre n’est pas seulement dédié à défendre Benoît, tel qu’il se voudrait supposément. Il est aussi apparemment écrit dans le but de défendre Gänswein.

Cela n’arrive pas que dans les chapitres qui dépeignent la coexistence de Benoît XVI avec le Pape François. Au chapitre 5, Mgr Ganswëin défend ses propres actions lors du scandale des Vatileaks et aussi en ce qui concerne sa réponse lors de la réémergence de la controverse en 2012, au sujet de la disparition d’Emanuela Orlandi dans les années 80. Au chapitre précédent, Gänswein affirme même que le secrétaire papal précédent, Josef Clemens, avait une « certaine jalousie » à son égard.

Sa position défensive est encore plus visible au chapitre 8, où Gänswein remémore le scandale impliquant le livre du Cardinal Sarah. Après avoir donné sa version des évènements, Gänswein dédie une section entière du chapitre à décrire comment cet épisode a prétendument mené à sa distanciation du Pape François.

Dans la section, intitulée « Il prefetto dimezzato » (« Le demi-parfait »), Gänswein explique que lui et François n’ont jamais été capable de « créer le climat approprié de confiance nécessaire à l’entreprise adéquate » des devoirs de Gänswein comme Préfet de la Maison Pontificale. L’archevêque décrit comment, à la veille de la controverse du Cardinal Sarah, François avait mis Gänswein en touche, le retirant de ses devoirs et le déléguant au statut de simple aidant naturel pour le Benoît vieillissant.

Lors de cet épisode, Benoît s’évapore complètement en arrière-plan, une situation étrange pour le supposé protagoniste du livre. Le Pape émérite n’intervient qu’en écrivant quelques lettres intercédant pour son ami, et en lui disant quelque chose qui a été largement cité par les médias: « Apparemment le pape François ne me fait plus confiance et fait de vous mon gardien ».

Selon Gänswein, Benoît avait dit cela « en plaisantant à moitié », mais Gänswein ne clarifie pas si Benoît avait voulu cela comme un coup contre François ou seulement comme une manière de consoler son ami.

Ce qui est clair c’est que Gänswein s’est senti « humilié » par la dureté de François envers lui. L’archevêque admet que ce qu’il écrit est « brutal » et « inélégant », mais que « c’est la vérité » et « qu’on ne peut pas la négocier ».

En d’autres termes, cette partie du livre est plus expressément au sujet des tensions entre François et Gänswein qu’au sujet des tensions entre François et Benoît.

Curieusement, les présumées tensions entre François et Benoît sont exprimées d’une manière complètement différente.

Par exemple, Gänswein dit que Benoît a réagi avec « perplexité » à Amoris Laetitia – le même terme utilisé pour décrire la réaction de Ratzinger à Jean-Paul II et les rencontres d’Assise. Mais Benoît n’a jamais donné d’expression publique de cela, que ce soit verbalement ou par écrit, car selon le Pape émérite, cela serait une « intrusion illicite ».

Au sujet de Traditionis Custodes, Gänswein suggère également que Benoît a peut-être considéré cela comme une erreur. Cependant, il écrit que le Pape émérite a aussi été clair que « la responsabilité de ces décisions revient au pontife régnant ».

Plusieurs de ces incidents manquent de citations directes du Pape émérite et sont des reconstitutions que Gänswein tire des pensées et actions de Benoît sur ces sujets lorsqu’il était le pape régnant. Il est de notoriété publique que Benoît a soutenu la précédente discipline sacramentelle au sujet des divorcés et civilement remariés dans Sacramentum Caritatis, qui sera ensuite remplacée par celle d’Amoris Laetitia par François. Il est aussi de notoriété publique que Traditionis Custodes a abrogé Summorum Pontificum, le motu proprio qui avait élargi les permissions de la célébration du Missel Romain de 1962.

Au final, néanmoins, savoir ce que Benoît a fait dans le passé ne nous mène nulle part d’autre qu’à des extrapolations. Une chose est clarifiée dans le livre de Gänswein, en tous cas. Quelles qu’étaient les opinions du Pape émérite sur ces sujets tendus, il était très insistant sur le fait de ne pas interférer avec la papauté de son successeur. Une citation ailleurs dans le livre confirme encore plus l’humilité et l’obéissance de Benoît:

De toute évidence, les différences entre les façons dont les deux papes ont respectivement géré les problèmes qui ont surgi lors de leurs pontificats étaient claires aux yeux de tous. Mais Benoît, bien que certains ont essayé de le titiller, n’a jamais théorisé ses propres explications de la stratégie de François. En fait, il me semble que l’analyse la plus correcte pourrait identifier que le problème n’est pas tant celui de la coexistence de deux papes, l’un régnant et l’un émérite, mais plutôt celui de l’émergence et du développement de deux communautés de partisans, parce qu’avec le temps, il devient de plus en plus apparent qu’il y avait en effet deux visions de l’Eglise. Et ces deux communautés de partisans, – chacune fondée sur des déclarations, gestes, ou même de simples impressions d’attitudes de François et de Benoît (bien plus, parfois des inventions complètement gratuites) – ont créé la tension qui plus tard retentissait même parmi ceux qui n’étaient pas à l’affût des dynamiques ecclésiastiques (pp.241-242)

Une affirmation ironique, étant donné que Rien d’autre que la Vérité alimente cette même guerre partisane. Selon Gänswein lui-même, la constante « mise en contraste entre le François régnant et le Benoît émérite … a toujours attristé Ratzinger, en particulier quand les observations venaient de l’intérieur du Vatican » (p.239).

A travers le livre, la relation entre Benoît et François est, malgré les désaccords, toujours dépeinte comme rien de moins qu’affable. A plusieurs reprises nous voyons les deux s’échanger des mots gentils à propos de l’un et l’autre. La véracité de cette description a été renforcée récemment par la nouvelle qu’étant informé de la mort de Benoît, François serait arrivé à son lit de mort dans les 10 minutes pour prier et présenter ses condoléances.

Nous sommes délaissés avec des questions importantes, qui toutefois, nécessitent des réponses. Pourquoi Mgr Gänswein a-t-il décidé de publier son livre maintenant, l’annonçant alors que Benoît était toujours exposé? Il est improbable que Gänswein ait négocié un contrat d’édition dans un laps de temps aussi court. Ce contrat avait-il été signé alors que Benoît était encore en vie?

Ceci soulève d’autres questions: Benoît XVI était-il au courant de ce livre? Avait-il donné la permission d’être cité dans un livre de cette nature? Si tel est le cas, il est difficile de concilier ce fait avec l’image que le livre nous donne: celle de quelqu’un qui s’efforce de ne pas interférer avec le pontificat de son successeur.

Mais si ça n’est pas le cas, comment peut-on croire, de ce qui a été révélé dans Rien d’autre que la Vérité, que ce livre aurait plu à Benoît, avec les retombées qui en aurait sûrement émergé?

L’obéissance de Benoît envers le pape n’était pas seulement circonstancielle. Elle faisait partie intégrante de sa vie même sous les pontificats précédents. Dans les premières pages de ce livre, Gänswein cite le Pape Paul VI et Jean-Paul Ier en expliquant que l’élévation de Ratzinger au cardinalat était justifiée non seulement pas son grand intellect, mais aussi par sa fidélité au Magistère.

En tant qu’émérite, Benoît a embrassé cette fidélité d’une manière exemplaire. Elle débordait de sa vie intérieure. Il est assez dommage alors, que son nom soit lié à une révélation publique de ressentis envers le Pape François à la fois dans sa vie et dans sa mort. Sa mémoire mérite mieux que cela.

Il est vrai que le nouveau livre de Gänswein montre un côté plus personnel de Benoît, plus affable et familier – et plus fidèle à sa personnalité – que ce qu’on a l’habitude de voir dans les médias de masse. Gänswein réfute aussi les principales controverses autour de son pontificat, du Discours de Ratisbonne, en passant par son intervention sur le SIDA et les préservatifs, ainsi que son discours annulé à l’Université La Sapienza.

Cependant, il n’y a rien de révolutionnaire dans ces réfutations. La proximité de Gänswein avec ces évènements ne semble pas offrir de nouvelles perspectives. Tout ce que l’archevêque dit pouvait être trouvé dans les sites Catholiques d’apologétiques de l’époque. D’un autre côté, cette défense de l’héritage du regretté pontife est gâchée par une accentuation des différences entre François et Benoît, ce qui – comme le livre le dit – « attristait » le Pape émérite.

En bref, un livre défendant le Pape Benoît était longuement attendu. Malheureusement, ce n’était pas celle que Ratzinger méritait.

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :